Reconversion économique, commerce extérieur, entreprise, économie numérique et développement des technologies vertes : en voilà un beau porte-feuille pour un périmètre, certes ambitieux, mais central pour l’avenir économique du Fenua. Aussi, je ne saurais trop conseiller à son titulaire ou du moins à l’équipe de haut vol dont il saura s’entourer, de parcourir la centaine de billets que j’ai pu rédiger sur ces thèmes, ma modestie dût-elle en souffrir… Je poursuivrai, bien sûr, mes éclairages dans les jours, les semaines et les mois à venir.
Quel est l’enjeu ?
Tout simplement de remettre la Polynésie dans la mouvance de l’économie mondialisée dont elle a de plus en plus tendance à s’exclure progressivement. S’il n’y avait les transferts publics de l’Etat, et, dans une moindre mesure, les recettes touristiques et perlières en nette réduction et l’appel aux importations que ces “flux financiers entrants” permettent, notre beau Pays serait inexorablement marginalisé dans le système de l’économie mondiale, à l’instar d’un Vanuatu ou d’un Samoa.
Du comptoir colonial, on a conservé une tradition importatrice, amplifiée au centuple par la manne des dépenses publiques qui s’est déversée par milliers de milliards de F CFP et qui a irrigué tout notre tissu économique et social depuis quelques décennies. C’est dans ce “commerce comprador” que se sont faites et se font toujours les fortunes locales. Un négoce visant à minimiser les coûts des marchandises par un “sourcing” performant et à maximiser les marges tout au long de la chaine logistique jusqu’au client final. Des marges avant, arrière, dans tous les sens, qui ne cessent de grossir avec l’arrivée des produits des pays émergents, notamment chinois, sur la scène du commerce mondial.
Certes, nos gros importateurs répercutent ces baisses de prix de produits importés, mais très partiellement. Pas autant, en tous les cas, qu’ils ne pourraient le faire. Cette stratégie de captation doit s’arrêter par l’institution d’une autorité de la concurrence indépendante dont le but sera d’assurer les conditions d’une concurrence effective dans toutes les activités économiques et commerciales du Pays.
De même, le service des affaires économiques doit être réorienté dans ses missions. Ce n’est pas en multipliant les emplois de controleurs des prix que l’on résoudra le problème. Mettre un controleur derrière chaque tricheur en puissance n’est assurément pas la solution. Les abus dans les iles sont suffisamment démonstratifs de cette absence d’efficacité du “contrôle à l’ancienne”. Autant verser de l’eau sur du sable…
Face à la diversité des besoins des polynésiens entrés de plein pied dans la société de consommation depuis une cinquante d’années, la production locale n’a occupé que quelques créneaux d’activité face au rouleau compresseur des importations, “handicaps structurels” obligent. Ce refrain d’économistes nous est bien connu.
Dans ce système qui a fonctionné plus de 50 ans, nul besoin et nulle nécessité d’exporter, puisque la demande est “solvabilisée” par cette injection de transferts financiers, sécurisée, qui plus est, par notre appartenance à la “zone franc”, puis “euro”. Nulle contrainte d’équilibre de balance commerciale. Tel est le miracle du “modèle économique” ultra marin et donc polynésien permis par notre appartenance à l’ensemble français. Malheureusement, il s’agit d’un faux miracle qui ne fait que préparer notre mise hors jeu du système économique mondial. On en est là.
En effet, ce modèle économique a atteint ses limites: nous sommes “hors jeu”. Il faut penser à la “reconversion économique”. Et cette dernière vise en fait à déployer une stratégie ambitieuse “d’ajustement structurel” sans les brutalités qu’ont pu connaitre certains pays comme l’Argentine. Terme barbare pour les non économistes peu habitués au jargon d’institutions telles que le Fonds Monétaire International. C’est pourtant, ce qu’il nous faut mettre en oeuvre collectivement, toutes proportions gardées.
Il nous faudra, bien sûr, l’accompagnement de l’Etat et d’institutions d’aide au développement qui ont fait leurs preuves dans ce domaine, telles que l’Agence Française de Développement. Celle-ci a déjà accompagné de tels programmes d’ajustement en Afrique, en Tunisie ou au Maroc. Cette institution a donc l’expertise pour conseiller utilement notre Gouvernement, à condition que ce dernier fasse preuve de lucidité et d’humilité pour faire appel à l’Agence.
En quoi consiste cet “ajustement structurel” ? Il s’agit, en fait, de remettre à niveau l’ensemble d’une économie par des programmes d’amélioration de la compétitivité générale du Pays en concertation étroite avec les vrais “Entrepreneurs” et de faire une plus large place à la promotion des exportations. Les axes d’un tel programme d’ajustement sont bien connus de l’AFD et j’y reviendrai éventuellement dans des billets ultérieurs.
Ce programme global d’ajustement, pour garder toute sa cohérence, doit viser aussi bien les activités domestiques que les activités orientées vers l’exportation. En effet, comment l’hotellerie polynésienne, par exemple, peut être compétitive dans un environnement global fait de surcoûts et de surprix des biens et services locaux ?
A ce titre, un “Fonds d’adaptation à la mondialisation” ou un “Fonds d’investissement structurel” est tout à fait pertinent, à la seule condition que dans le contexte de crise économique que nous connaissons, il ne doit pas être alimenté par une hausse des impôts existants ou de nouveaux impôts.
Dans tous nos principaux secteurs d’activité, des stratégies “gagnant-gagnant” ou “donnant-donnant” doivent être mises en oeuvre. En contre-partie des aides publiques ( défiscalisation, TDL, quotas, interdictions à l’importation, aides à l’investissement, aides à l’exploitation, exonérations d’impôts, prise en charge, subventions…) , tout ce que le Pays compte de vrais entrepreneurs doit s’engager à améliorer la productivité, la qualité de ses produits et services et à répercuter les baisses de prix au bénéfice des consommateurs polynésiens et des clients étrangers.
Les grands monopoles publics ou privés doivent ouvrir la voie, car ils en ont les moyens : télécoms, téléphonie mobile, internet, transport express, fret aérien, fret maritime, manutention portuaire, Setil, port autonome, EDT, Carrefour, HyperU, transport interinsulaire… A eux de commencer et l’effet vertueux qu’ils provoqueront en terme de gains de pouvoir d’achat et de reploiement de ce pouvoir d’achat des ménages polynésiens dans l’économie générale leur reviendra… Au Pays de copiloter la manoeuvre avec ces professions, car ce sera le déclic pour un nouveau départ de l’économie polynésienne.
A ce titre, il faut remettre à plat tout le système d’aides publiques du Pays, car il faudra l’articuler à cet ajustement structurel d’ensemble.
Ainsi, pour dégager des ressources nécessaires à l’autofinancement du Budget d’Investissement du Pays, il faut absolument reconsidérer le périmètre du secteur public. Il faudra arrêter ce qu’on ne peut plus faire correctement. A quoi sert-il de faire fonctionner des musées, une maison de la culture,un conservatoire, une télévision, une agence de presse, un institut de recherche, une compagnie aérienne, des établissements publics, des SEM, des services publics tels qu’une flottille administrative aux gigantesques effectifs et à la très médiocre productivité… si on n’a plus les moyens de leur assurer un fonctionnement correct ? Surtout que le nouvel hopital public et son gigantesque coût de fonctionnement pointe le bout de son nez…
Il n’y a rien de pire de que de laisser vivoter des structures, payer des gens à ne rien faire ( faute de budget d’intervention), mettre sous perfusion des établissements publics ou des SEM ( comme TNTV…), saupoudrer des moyens que l’on sait insuffisant… pendant des années et des années. Cette politique du chien crevé au fil de l’eau est tout, sauf une politique courageuse.
Fini le saupoudrage des ressources, la dispersion des moyens, l’absence de hiérarchisation des objectifs de l’action publique. Toutes les marges de manoeuvre doivent être dégagées pour cette reconversion économique. Nous n’avons plus le choix.
Il faut assumer des fermetures, des fusions ou des regroupements de structures, des non remplacements de départs à la retraite, des redéploiements de personnels, des départs volontaires, rationaliser les dépenses de fonctionnement, réduire le coût des loyers de bâtiments abritant des services publics… Tout celà doit être , bien sûr, réfléchi, programmé dans le temps et mis en oeuvre avec les organisations syndicales représentatives du secteur public.
C’est vrai que la réduction du nombre de ministères est une étape supplémentaire de cette rationalisation. Mais il en faudra beaucoup d’autres… Chez les responsables syndicaux aussi, il faut que la lucidité prime. Ils doivent être persuadés que c’est la permanence du système public qu’ils cogèrent avec nos gouvernants qui est en jeu.
Mais si le Pays veut retrouver des marges de manoeuvre en Investissement pour tous les chantiers passionnants de la reconversion, de l’économie numérique, des technologies vertes et des activités innovantes, il ne peut plus tergiverser ou agir dans l’urgence et dans l’improvisation totale. Sinon, le risque est réel de parler, parler et parler sans avoir les moyens de l’action stratégique.
Le titulaire de ce beau porte-feuille devra donc être courageux, s’entourer d’une équipe de haute volée, avoir les moyens de sa stratégie et le temps devant lui. Il a déjà pu faire les preuves de sa capacité à avoir toute la profession perlicole derrière lui. Quand on connait la filière, c’est là une bien belle performance, même si le chemin vers la “résurrection de l’aquaculture polynésienne” est encore long….
Le défi est de taille, car il faut reproduire ce type de démarche pour l’ensemble de notre économie. C’est un chantier de 5 ans qui ne peut souffrir d’instabilité politique. C’est un chantier d’intérêt territorial qui doit transcender les clivages politique partisans.
C’est un chantier que l’Etat doit accompagner, car nous sommes en République Une et Indivisible. L’Etat a forgé le modèle-CEP. Il a le devoir de co-concevoir et de co-mettre en oeuvre avec nous, à côté de nous, le “modèle de l’après CEP”.
Il en va de l’avenir du Pays. En cas d’échec, c’est la “tiermondisation” assurée de la Polynésie. Et je pèse mes mots.