Publié par : hirofarepote | janvier 22, 2013

Makatea veut renaître de ses phosphates : retour sur l’histoire

Aujourd’hui, en rangeant mes archives, je tombe sur un exemplaire de la revue « Cahiers du Pacifique » de septembre 1963. En le feuilletant, je lis un article d’un grand anthropologue-sociologue du Pacifique insulaire, François DOUMENGE, intitulé sobrement : « L’île de Makatea et ses problèmes« . Peut être un appel du pied pour commettre un billet ? Ce que je fais avec plaisir.

Makatea, île minuscule de 28 km2 de la forme d’un haricot avec 7,5 kms dans sa plus grande longueur et 4 kms dans sa plus grande largeur veut renaître de ses phosphates.

La présence de phosphates à Makatea fut décelée à la fin du XIXè siècle. Après une phase artisanale, l’exploitation industrielle ne commença qu’en 1908, avec la création de la Compagnie Française des Phosphates de l’Océanie qui obtint en 1917 la concession générale de l’exploitation minière de toute l’île.

Extraction, réseau ferré, usine de séchage, silos de stockage, installations portuaires, hébergement de la main d’oeuvre, services sociaux, administratifs et commerciaux, village constitué d’un réseau de rues ont permis à l’île d’avoir progressivement une vie organisée et autonome.

Il fallut organiser une communauté nouvelle basée sur un travail industriel régulier sans précédent en Polynésie, car, faut-il le rappeler, notre Pays n’a jamais été une colonie de peuplement ou d’exploitation de main d’oeuvre à bon marché dans des plantations coloniales et des mines. Aussi, comparer la « colonie » polynésienne aux colonies africaines ou indochinoises de l’époque vise à interpréter notre histoire avec un prisme déformant fortement teinté d’idéologie…

A tel point, d’ailleurs que la CFPO n’a pu, durant les premières années d’exploitation, trouver une main d’oeuvre polynésienne suffisante à « exploiter ». Il fallut « importer » une main d’oeuvre japonaise. Ce n’est qu’à partir de 1929 que la main d’oeuvre locale augmenta. La main d’oeuvre japonaise fut remplacée par des « annamites » et des chinois. En 1926, sur plus plus de 700 travailleurs, seulement un quart d’entre eux étaient polynésiens. Au début des années 50, les travailleurs polynésiens étaient largement dominants, le deuxième contingent étant celui des travailleurs originaires des îles Cook, en remplacement progressif des annamites rapatriés. A partir de 1958, les ressortissants des îles Cook furent aussi remplacés par des « polynésiens français ». Il y eut, en moyenne durant la décennie 1950-1960, 700 polynésiens en activité sur l’île.

L’exploitation de Makatea a bénéficié de la haute teneur du minerai ( 80 à 85% de phosphate tricalcique) et de son homogénéité qui ne nécessite aucune opération de triage et d’enrichissement. Après la guerre, les exportations de 1950 avaient atteint un niveau record avec 274.189 tonnes. Par la suite, de 1950 à 1956, elles se situaient aux alentours de 200.000 tonnes. Après l’entrée en service du nouvel ensemble de chargement à la fin de 1954, les livraisons ont atteint plus de 300.000 tonnes de 1957 à 1962.

Cependant, la concurrence des phosphates de Nauru, d’autres îles du Pacifique, mais surtout des phosphates de Floride, crée, au début des années 60 des problèmes de débouchés.

Makatea fut donc un « pôle de croissance » moderne à part dans l’ensemble polynésien. Elle abrita une population d’environ 3000 habitants. De 1956 à 1962, la CFPO versait un montant de salaires qui représentait environ 25% des salaires distribués dans le secteur privé et 12 à 14 % de l’ensemble de la masse salariale du territoire. Les impôts payés ont pu représenter jusqu’à 21,5% du budget du territoire.

A partir de 1950, les phosphates sont au premier rang des exportations et représentent 40% des exportations totales, avec, par exemple, 460 millions de F CFP pour 1125 millions de F CFP en 1960. Ils rapportaient plus des 3/4 des devises reçues par le territoire.

Contrairement à une idée reçue, ce n’est qu’en 1958 que la CFPO passe sous le contrôle d’une compagnie française, la Compagnie financière de Suez. Jusque là, c’était le groupe Unilever qui avait le contrôle de l’activité avec l’Anglo french phosphate corporation.

Comme tout produit minier, cette ressource finit par avoir un terme. En septembre 1962, il ne restait que quatre ans de perspectives « d’extraction normale » (1.400.000 tonnes), selon les données techniques et économiques de l’époque. Il pouvait subsister çà et là quelques poches résiduelles qui auraient permis de prolonger davantage les dernières réserves à des conditions de rentabilité aléatoires. Ce sont ces résidus qui semblent intéresser notre investisseur australien, comme d’ailleurs les résidus de Nauru semblaient appeler à une réactivation de son exploitation envisagée il y a quelques années…

Certains observateurs et scientifiques se sont, bien sûr, posés les questions qui s’imposaient au début des années 60 : que deviendra l’île de Makatea quand elle ne pourra plus livrer des phosphates ?

Mais quelle reconversion ? Utilisation industrielle des calcaires coralliens combiné à une économie agricole ? Base de pêche pour palangriers étrangers à la condition d’un port-abri assez vaste ? Malheureusement, aucune politique d’aménagement ne vit le jour pour la reconversion « post-phosphates »….

Bien au contraire, on a assisté à un exode massif de la population et tout le potentiel humain, technique et économique spécialisé de l’île fut abandonné. L’île sortit de l’Histoire….

En fait, Makatea a toujours été considéré par Tahiti « comme une réalité étrangère à la Polynésie et qui « avait pour but de servir à l’alimentation commode des budgets qui devaient s’employer ailleurs » (François DOUMENGE).

On n’a pas voulu ou pas su penser que les phosphates un jour s’épuiseraient et qu’il faudrait alors pouvoir disposer d’importants capitaux pour effectuer des opérations coûteuses de la reconversion. On n’a pas songé à imiter Nauru où les phosphates étaient soumis à un droit de sortie qui ont servi à alimenter une sorte de fonds pour les générations futures ( qui fut d’ailleurs détourné et dilapidé en Australie, dans une compagnie aérienne nationale ou ailleurs…) En fait, seul le budget « tahitien » a bénéficié financièrement des phosphates de Makatea.

Selon François DOUMENGE,  » la Polynésie vit depuis longtemps dans des conditions trop artificielles et avec des poussées spéculatives brusques pour qu’un accident de plus soit autre chose qu’un épisode d’une longue histoire aberrante » . La fièvre des phosphates fut relayée par une fièvre militaire, l’installation du CEP…accentuant la concentration de la population sur Tahiti.

Je laisserai le mot de la fin à François DOUMENGE : « à travers le cas de cette île, nous voudrions que l’on admette une fois pour toute qu’il n’est de vraie ressource dans la mise en valeur des terres insulaires du Pacifique que dans la mise en valeur du sol et des eaux. Les mines s’épuisent, les touristes vont et viennent au gré des fantaisies monétaires, de la mode et des rapports internationaux. Les bases stratégiques ne sont que de circonstance« .

Une « fable » intéressante à méditer…

Publicités

Responses

  1. Rapport tout à fait dans l’air du temps, il nous faut penser et repenser notre façon d’être face aux défis de notre temps et cesser de croire qu’une idéologie quelle qu’elle soit puisse à elle seule remplir les assiettes de nos concitoyens. Le seul problème étant justement le consensus nécessaire pour ne penser qu’aux populations concernées et pas au pouvoir ou à l’argent facile.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :