Publié par : hirofarepote | février 5, 2011

Les polynésiens sont-ils des commerçants ?

Quelle question , me direz-vous. La tradition importatrice de la Polynésie est maintenant installée depuis plusieurs décennies et a fait les beaux jours de plusieurs générations d’importateurs lors des « quarante glorieuses » de l’ère du CEP. Un commerce « import-export » d’ailleurs morcelé et composé de plusieurs centaines d’entreprises, largement constitué de représentations exclusives de telle ou telle marque internationale.

Autant de rentes de situation qui perdurent, et qui, combinées à l’absence d’économie d’échelle, donc de capacité de négociation sur les quantités achetées,  expliquent, en partie, notre coût de la vie exorbitant. Seule l’arrivée et la monopolisation du commerce généraliste par le groupe Wane sous l’enseigne Carrefour a quelque peu perturbé certaines situations acquises. Une rente de monopole s’est substituée à la bonne vieille rente du comptoir commercial d’antan et de « nouveaux arrangements » ou nouvelles « chasses gardées » entre importateurs ont pu se reconstituer. Tout ce beau monde peut donc vivre, même si certains vivent mieux que d’autres…

Cette rente, c’est la captation d’une large partie des bénéfices de la mondialisation au détriment des consommateurs polynésiens. En effet, pour ceux qui ont la chance de voyager, le constat est toujours le même : quelle différence de prix entre mêmes produits, selon que l’on soit en Californie, en Nouvelle Zélande, au Chili ou en France métropolitaine par rapport à la Polynésie française ! Que d’exemples, dans les discussions entre amis, de produits ou de services vendus ici 5 ou 6 fois plus chers que partout ailleurs !

Que l’on ne me dise pas que « c’est la faute au coût du transport » : la révolution qu’a constitué la conteneurisation dans le transport maritime a induit des baisses de coût extraordinaires. Selon les études internationales, le transport maritime de marchandises ne rajoute que 5 à 10 % au prix des marchandises ( prix départ usine et non prix final aux consommateurs…). A tel point qu’il est moins coûteux de faire parvenir des marchandises de Papeete au Havre que de les faire transporter par camion à l’autre bout de la France…ou pire, de les faire parvenir à Moorea ou Raiatea à partir de Papeete…. C’est celà la réalité du commerce international et de la mondialisation commerciale.

Par contre, il y aurait beaucoup à dire sur les coûts de manutention sur le Port de Papeete… Vache à lait bien connue d’un de nos futurs exportateurs de produits agricoles ( fei, taros, patates douces mâtinés de rori…) et ex-futur homme politique…

Les droits de douane ? Dans la très grosse majorité des pays, ces droits existent. Et en Polynésie, ils ne sont particulièrement plus élevés qu’ailleurs ( les taux s’échelonnent de 0 % (pour les produits importés de l’Union européenne) à 20 % ( taux plafond).

Les autres taxes à l’importation ( TVA et autres) ? Certes, mais là aussi, c’est le lot commun d’une grande majorité de pays à travers le monde. Les études démontrent d’ailleurs que le taux de prélèvement à l’importation n’est pas particulièrement exorbitant en Polynésie comparé à d’autres pays.

Il reste effectivement l’éclatement du commerce d’importation entre une multitude d’acteurs sur un marché de faible dimension de 280.000 habitants ( même si Carrefour se taille la part du lion sur certains segments du marché…) et, donc, l’absence de pouvoir de négociation de ces acteurs vis à vis de leurs fournisseurs. A l’exception notable, là aussi, de Carrefour-Champion ( 2 è groupe commercial mondial après Wal Mart) , et, dans une moindre mesure, de Hyper U. Mais ces enseignes nous font-elles bénéficier des « prix canons » de leurs centrales ? J’ai de très, très gros doutes sur la question… Une étude fouillée en complément du rapport préliminaire de la commission d’enquête sur les prix de l’Assemblée de Polynésie française serait, là aussi, la bienvenue.

Pour moi, la captation de valeur exagérée par ce commerce d’importation au détriment des consommateurs ne fait aucun doute. Elle explique en grande partie l’écart de prix entre la Polynésie française et la France métropolitaine, révélée par une récente étude. On y reviendra.

Mais ma question s’adressait plutôt aux entrepreneurs et « exportateurs » polynésiens qui proposent un produit ou un service qui s’adresse aux consommateurs extérieurs à la Polynésie. Sortis de l’acte de production, savent-ils vendre ?

On peut largement en douter lorsqu’on constate les difficultés récurrentes de nos industries du tourisme, de la perliculture, de la pêche, de l’agroalimentaire, de la vanille…. à « écouler » leurs produits ou leurs services à l’extérieur.

Il en résulte des débats, complètement surréalistes pour un exportateur américain, japonais, allemand … ou même français, où des professionnels demandent au Pays ou à des organismes bureaucratiques ( GIE Tahiti tourisme, Maison de la Perle, EPIC Vanille, CCISM, services territoriaux….) de promouvoir, « marketer », distribuer et vendre à leur place les produits ou les services qu’ils produisent !

Comment une entité tierce à l’entreprise concernée peut-elle mieux vanter le produit ou le service que l’entrepreneur qui l’a produit ? Il en résulte des débats, ou ces entités bureaucratiques, certes coûteuses et inutiles dans de telles  » conditions d’organisation », servent de boucs émissaires pour des professionnels qui fuient, eux-même,  leurs responsabilités. In fine, c’est le règne de la défausse perpétuelle entre les uns et les autres.

Exemple parmi d’autres: j’avais déjà fait mention d’une pension de famille de Huahine qui, à travers la presse, interpellait le ministre du tourisme sur le fait que ce dernier ( le ministre…) ne lui » trouvait » pas de touristes pour lui remplir sa pension …. On croit rêver….

De même, je suis frappé par le fait que, sur l’ile Maurice, ce sont les grands hotels qui déploient une stratégie de marketing international digne de ce nom, et non pas un quelconque GIE « Maurice Tourisme ».

Ces dernières semaines,par exemple, le contraste est frappant entre les pleines pages payées par le GIE Tahiti tourisme dans des revues d’actualité générale telles que « l’express » ou le « nouvel observateur », pour une campagne grand public ( dite, je suppose, de « notoriété » pour les français qui ne connaitraient pas Tahiti…) du type  » Ia orana, un illustre inconnu en France métropolitaine se présente… » (pour parfaire le vocabulaire en tahitien du métropolitain)…., et les publicités ciblées dans des revues touristiques spécialisées des grands groupes hoteliers mauriciens. Question efficacité, il n’y a pas photo…à l’avantage, bien sûr, des Mauriciens…

Faut-il rappeler que dans un système d’économie libérale, ce sont les entreprises qui produisent et/ou vendent ? Or, cette fonction « promotion, marketing, communication, distribution, vente » est complètement « zappée » par nombre de nos entrepreneurs.

Le « paroxysme », si l’on peut dire, est atteint dans la corporation perlicole : surproduction, anarchie, tricheries… sont le lot quotidien de cette filière depuis une bonne décennie avec le résultat que l’on sait. Totale absence de compréhension de ce qu’est un « produit de luxe », complète méconnaissance des circuits de distribution et des us et coutumes de la bijouterie internationale, micro entreprises perlières qui veulent  »  vendre à tout prix » ( c’est le cas de le dire) leur propre production au détriment de celle du voisin, individualisme aveugle qui produit, collectivement, de la quantité au détriment de la qualité….

Le diagnostic est maintenant connu par coeur. Et vu les piteux résultats, ces professionnels se défaussent sur un bouc émissaire : GIE perles de Tahiti, puis Maison de la Perle. Il est vrai que si l’on rajoute l’incohérence de la politique sectorielle menée par les gouvernements successifs depuis 20 ans, notamment le grand écart entre la volonté de laisser s’installer plusieurs centaines de fermes et la nécessité de « gérer » l’offre en qualité  en rareté (comme dans toute industrie du luxe), l’absence de maitrise des surfaces de production perlicole et la création d’organismes de contrôle inefficaces ou impuissants ( Service de la Perliculture, Maison de la perle) pour pallier l’absence d’auto controle des professionnels ( comme en Australie), il ne faut pas s’étonner de la catastrophe de ces dernières années !

C’est pareil pour la vanille : c’est un EPIC hyper couteux ( cf rapport Bolliet) qui se charge d’écouler le surcroit de production de vanille attendu sur les prochaines années ( si la stratégie de production réussit, ce qui est une autre affaire). A la sortie, le ratio « coût-recettes » sur cette filière est désastreux.

Une seule « relative exception » à cette bérézina : l’institut du Monoï qui, semble-t-il, arrive à sortir de la crise de ces 3 dernières années, grâce à une organisation collective de la promotion du monoï. On peut néanmoins se poser la question de l’existence de 5 ou 6 microentreprises qui produisent quasiment le même « monoï base » après raffinage de l’Huilerie de Tahiti. Ce morcellement de la production empêche, là aussi, une vraie stucturation et une vraie organisation de la promotion, marketing, communication, distribution, vente au sein de chacune de ces entreprises, qui prises isolément, ont des moyens commerciaux très limités.

De même, dans la pêche, un début de concentration autour de 4 ou 5 mareyeurs permet une certaine réactivation de l’exportation, quoique très aidée: aides à l’investissement ou au fonctionnement aux armateurs, subvention au fret aérien à l’exportation, subvention pour variation du taux de change du dollar…. Il faut dire aussi que le marché à l’export du poisson est un quasi marché de matières premières, beaucoup moins complexe que celui de la perle, par exemple.

On pourrait décliner à l’infini sur toutes nos niches ce constat de carence. Mais en économie, dans ce domaine là aussi, il n’y a pas de miracle. Il faut faire émerger de vraies « PME-PMI » structurées, avec notamment un vrai département marketing-commercial. A défaut, la création d’organisations collectives peut être une solution à condition qu’elles soient pilotées par de vrais professionnels qui doivent rendre des comptes aux « actionnaires », c’est à dire à ceux qui sont les producteurs et les vendeurs du produit ou du service concerné.

Dans la mondialisation et dans la compétition exacerbée qu’elle provoque, il faut se battre avec les mêmes armes que les autres…. Et si possible, être plus efficaces ou plus performants que les autres.

En ces temps de capitalisme mondialisé, c’est la vente qui prime sur la production. Produire pour produire ne sert à rien. Il faut produire pour vendre…… et s’assurer que l’on peut vendre avant de produire : il ne faut pas mettre la charrue avant les boeufs   !

Une vraie révolution des mentalités et une totale réorganisation à engager sans tarder.


Publicités

Responses

  1. Merci Hiro,
    Comme toujours une bonne analyse.
    Je me permet une précision:
    Il existe dans plusieurs pays, en particulier en Asie, une dissociation habituelle des fonctions de production et de commercialisation. Les industriels se focalisent sur leur production et confient la commercialisation ( le plus souvent pour l’exportation) à des  » trading companies  » dont c’est le métier exclusifs. Au même titre qu’une industrie confie systématiquement sa publicité à une agence de pub.

    Donc si l’idée d’un externalisation des structures n’est pas à exclure à priori, il est évident qu’elle nécessite une compétence avérée.

    C’est bien entendu là où le bat blesse, avec dans nos satellites des effectifs et en particuliers des managers aux compétences non éprouvées sur le terrain international. Certes il y a parmi nos cadres, un grand nombres disposant de bonnes formations initiales, mais combien ont eut la chance d’apprendre leur job avec des pointures internationales de leur coeur de métier ?
    Je ne parle pas bien sûr des centaines de recrutement imposés aux SEM par le politique, bien souvent sans la moindre compétence? mais seulement de jeunes diplômés à l’avenir prometteur, mais engagés dés leur sortie de l’école et formés par un encadrement qui lui même s’est formé sur le tas ou bien, avec un vieux monsieur certes plein de qualités et de talents, sorti de l’école en 1930.
    C’est une forme de maladie de consanguinité professionnelle. On ne sort pas de sa bulle, on refuse catégoriquement tout apport de l’extérieur ( ça évite d’avoir à manager des personnes trop brillantes), on reste en amis, et on se sent bien.

    Une idée pour sortir de cette sclérose ? Que les sociétés locales envoient leurs cadres se perfectionner à l’étranger dans des société soeurs ou comparables (quelles rares le font), aussi, que l’on offre des passerelles à nos jeunes étudiants qui auront fait l’effort de prolonger leur expatriation après leurs études, en leur conférant des avantages sur ceux rentrés directement aux fenua au sortir de l’université.
    Si de telles actions sont menées, nous pourront alors compter sur de nouvelles générations de cadre océaniens de grande qualité et qui ne reproduiront pas à l’identique les comportements du passé.

  2. Bonjour,

    Ne voyez vous pas systématiquement l’intervention du pouvoir dans tous ces problèmes.
    A chaque fois qu’un problème apparait, le pouvoir intervient, réglemente, et au final détruit encore plus qu’il n’était sensé réparer.

    A ce titre l’exemple dela perle est emblématique. Lorsque les premiers problèmes sont apparus, on aurait du assister à des faillites en chaine et une restructuration rapide et puissante de ce secteur qui aurait certainement aboutit à un monople ou duopole. Au lieu de « laissez faire », le pouvoir est intervenu pour maintenir la clientèle électorale de nos îliens adorés, et on voit le carnage en une décennie.

    Une idée générale pour sortir de cette sclérose au niveau du commerce : supprimer jusqu’à 2 ou 300 000f toute formalité douanière (très sincèrement on se fout de tenir un registre des importations, déclarations, positiion tarifaire, et autre débilité à l’échelle de notre territoire) et une simple forfaitisation à payer comme pour les colis postaux de 30 à 50 000F; et ceci pour tout particulier et professionnel à partir du moment où ce n’est pas pour être revendu.

  3. Pour exemple les deux dernières prix en foutaise locale en face desquels je me suis trouvé:
    Batterie moto d’origine :
    http://www.twenga.it/prezzi-exide-batterie.html
    Vendue 29 000f par le revendeur local

    télécommande de portail : http://www.rueducommerce.fr/m/ps/mpid:MP-BA2CBM580717#moid:MO-BA2CBM1164587
    Vendue 9850f par le revendeur local.

    Il n’y a d’autre solution que de faciliter l’importation au maximum pour contraindre les commerçants à ne plus se foutre des clients.

  4. excellent article !

    le message de hiro est très clair !

    ne jamais fuir ses responsabilités qu’elles soient d’ordre commercial, du domaine de la production ou autres!

    l’externalisation des structures est un choix parmi d’autres mais les différentes fonctions intégrées au sein d’une entreprise peut aussi être un choix de réussite.

    Tout dépend , en fait, de sa pertinence dans ses débouchés , dans la gestion de ses coûts, de ses politiques commerciales innovantes , judicieuses, de sa gestion humaine de qualité etc et etc..

    quelque soit le modèle retenu, l’efficacité et la pertinence de sa ou ses stratégies doivent être au rendez-vous et on en revient à mon éternel refrain  » la bonne personne à la bonne place.

    le politique se doit de faciliter la tâche des entrepreneurs et là , je rejoins wakrap, le moins de formalités possibles et inutiles qui coûtent chères à la collectivité.

    et aux entrepreneurs de se prendre en mains ! de bien étudier leur s projets personnels et d’examiner plus sérieusement les débouchés avant de se lançer tête baissée dans des activités sans se soucier de la viabilité économique et financière de leurs investissements!

    et ensuite de venir réclamer des subventions en veux-tu en voilà pour combler leurs pertes d’exploitation de manière déguisée souvent ; ce n’est pas sain ou d’attendre qu’on remplisse par exemple leurs salles de cinéma, ou leurs structures hôtelières , qu’on soit co-producteurs de films ou autres !

    c’est rocambolesque !

    il y a un juste milieu à trouver ! mais dans un cercle vertueux de création de richesses humaines et en faveur de la collectivité .

  5. […] déjà consacré un billet sur cette question : les polynésiens sont-ils des commerçants ?  Cette question reste […]


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :