Publié par : hirofarepote | novembre 1, 2011

La production locale en substitution à l’importation : une impasse de plus en plus visible dans la crise

La spirale dépressive dans laquelle nous sommes plongés rend de plus en plus visible l’impasse de notre “modèle de développement économique”, du moins s’il y en a un : toutes nos activités économiques qui ont vécu à l’abri de la compétition mondiale ne constituent pas un relais de croissance sur lequel on peut compter pour sortir du “trou profond” dans lequel on est enlisé.

En effet, la baisse du pouvoir d’achat des ménages polynésiens, doublée de la hausse des prélèvements fiscaux et sociaux, fragilise grandement les activités qui alimentent le marché local, puisque la demande locale qui s’adresse à eux s’effondre petit à petit : agriculture, pêche, industrie agro-alimentaire, bâtiment,compagnies pétrolières, concessionnaires automobiles, activités de services et activitiés commerciales multiples. Les entreprises qui ont quelques marges de manoeuvre, du fait d’une meilleure productivité, efficacité ou innovation technique et commerciale, ajustent leurs prix ou améliorent leur qualité de service. Les plus fragiles disparaissent.

La crise fait donc le tri en ce ceux qui se sont capables de s’adapter et ceux qui ne le peuvent ou ne le veulent pas.

Par contre, les multiples monopoles ou oligopoles qui parsèment le paysage économique polynésien tentent encore le seul remède qu’ils connaissent : augmenter les prix, dégradant encore plus le pouvoir d’achat des polynésiens. Les cas d’actualité de la desserte maritime de Moorea ou le conflit des pêcheurs le démontrent. Plutôt que de réduire sa marge et de répercuter les avantages fiscaux ou les gains de productivité aux consommateurs, on augmente les prix, quitte à réduire une demande déjà en berne. Et quand on n’obtient pas satisfaction, on “bloque” ou on prend en otage. Mais il est vrai que les usagers de Moorea qui travaillent à Tahiti n’ont pas le choix : ils doivent impérativement garer leur voiture au quai de Vaiare et prendre le bateau pour ne pas perdre leur travail. C’est ce qu’on appelle un marché captif où le monopole peut agir à sa guise, puisqu’il n’y a pas d’alternative, si ce n’est le transport aérien inaccessible pour la majeure partie des usagers-clients…

Ces monopoles ou ces oligopoles aux marges plantureuses et aux salaires mirobolants des “années-CEP, au sein desquels on trouve aussi de nombreux EPIC ou SEM ( OPT,Port autonome, Sétil…) restent arcboutés sur ces privilèges d’un autre temps et continuent d’oublier que, dans un régime économique normal, c’est aux consommateurs qu’ils doivent leur existence et leur pérennité par une remise en cause et une adaptation permanente. Mais il est vrai que le service aux consommateurs est le cadet de leur souci, tant que leur rente de situation perdure.

Ces pratiques sont dans l’impasse, car dans la crise, le cycle infernal “baisse de la demande, baisse de l’offre, puis à nouveau baisse de la demande et ajustement de l’offre” s’enclenche, fragilisant encore plus les activités économiques qui dépendent du pouvoir d’achat des ménages locaux.

Le cas archétypique en est donné par les activités agricoles qui produisent des produits agricoles de produits tempérés ou des produits maraichers. A l’abri d’interdictions et de quotas d’importation, on produits des pommes de terres, des carottes, des tomates, des salades, des choux, des oranges, des mandarines, des concombres…. à des prix exorbitants – 3 à 4 fois supérieurs aux prix de ces mêmes produits cultivés dans les pays développés qui ont souvent un niveau de richesses trois à quatre fois supérieur aux nôtres ( je ne compare pas avec le Vanuatu..).

De plus, au fur et à mesure que les années passent, les prix de ces mêmes produits continuent d’augmenter, engendrant une baisse de leur consommation, voire une fuite des consommateurs vers des produits de substitution lorsque s’y rajoutent des problèmes de qualité ( il n’y a qu’à voir la “qualité visuelle” des pommes de terre ou des carottes des Australes, sans parler de leur qualité sanitaire ou de goût..).

A ce titre, les statistiques agricoles que j’ai consulté sont très révélatrices de la stagnation de notre agriculture : “produire moins, mais vendre plus cher” semble être le mot d’ordre des gros agriculteurs qui dominent le secteur. Et dire que le gouvernement UPLD veut faire du secteur primaire le fer de lance de notre développement futur… Avec de tels comportements, il y a du pain sur la planche…

Pense-t-on que c’est avec un tel calcul économique que l’on va développer le pays ? Malheureusement, de nombreux acteurs économiques pensent que les prix des “produits locaux” ( ou quelquefois, il n’y a que l’air ou l’eau qui sont locaux) peuvent monter jusqu’au ciel…. même en période de crise. Il faut croire que leur logiciel s’est bloqué aux années-CEP, celles où l’on pouvait allègrement doubler, tripler les prix métropolitains grâce, notamment, aux salaires ( de moins en moins) indexés des fonctionnaires…

Impasse, donc. Et sinistrose des consommateurs et des entreprises assurée.

Tout çà, parce que nos gouvernants successifs n’ont jamais, en matière de stratégie économique globale, fait le choix entre stratégie de promotion des exportations et stratégie de substitution à l’importation.

Même la société civile ne veut pas trancher. On l’a vu lors des Etats généraux de la Polynésie française : un atelier poussait à la promotion des exportations et un autre poussait à un “développement endogène”. Le problème, c’est que l’on ne peut pas faire les deux à la fois. Il faut choisir !

On pourrait penser que nos gouvernants auraient le courage de choisir. Là aussi, on se trompe, puisque ceux-ci peuvent dire une chose et faire le contraire ou dire une chose et son contraire à quelques semaines ou quelques mois d’intervalle.

La vérité est là et elle est cruelle : ces activités économiques orientées vers le marché local ont besoin, pour leur propre croissance, de moteurs. Et ces moteurs sont :

  • les exportations de biens et services : en chute libre, notamment les exportations de services touristiques;
  • les transferts publics de l’Etat : en voie de stagnation;
  • les investissements locaux et extérieurs, notamment ceux orientés vers l’exportation : quasi-inexistants.

Avec des activités locales protégées de moins en moins compétitives, qui elles-mêmes aggravent la non-compétitivité des (de plus en plus rares) activités exportatrices (en tant que “fournisseuses” de biens et services locaux aux exportateurs), le cercle vicieux n’est pas près de s’arrêter.Et, comme en économie, “toutes choses égales par ailleurs”, il n’y a pas de miracles, la descente aux enfers se poursuivra.


Réponses

  1. Ia ora na, bonjour Hiro,

    Peux-tu s’il te plait me préciser ton point de vue et ta pensée : « Le problème, c’est que l’on ne peut pas faire les deux à la fois. »

    Je ne suis pas certain de te suivre…
    Mauruuru roa e parahi.
    Charlie

  2. Yoohoooo, n’a pas kekun ?

    • Bonjour Charlie,

      Pour faire simple, l’import substitution, qui plus est, a l’abri de barrières protectionnistes, rend, a la longue, la production locale non compétitive, car elle n’est pas aiguillonnée par la concurrence externe. Cette non compétitivité de la production locale se transfère sur le secteur exportateur, par le biais de la fourniture de biens et de services locaux a ce secteur exportateur.

      Pour minimiser ces inconvénients majeurs, on crée des usines a gaz, on défiscalise les investissements, mais cela ne suffit pas a abaisser suffisamment les couts d’exploitation.

      A moins de multiplier les usines a gaz ( zones franches, emplois aidés…), la coexistence import substitution – promotion des exportations ne supprime pas ces effets pervers et rend difficile le retour a la compétitivité.

      Pour plus de démonstrations techniques, tu peux lire ou relire les ouvrages d’économistes tels que Bernard Poirine qui a étudié en long et en large les mécanismes en oeuvre.

      Merci, Charlie, pour tes commentaires toujours intéressants.

  3. Oups, j’avais pas vu…
    Or donc, le développement endogène ne passerait que par ce que tu nommes « l’import substitution » ?

    Il n’y aurait pas de possibilité de parvenir à une quelconque “compétitivité” en supprimant les mécanismes protectionnistes et les défiscalisations à tour de bras ?

    Dans aucun secteur ? Dans aucun domaine ?

    Mauruuru de ta réponse. Et de pousser la réflexion, à chaque fois.
    Charlie, usine à gaz !

    • Le développement endogène est une notion plus englobante que l’import substitution. Grosso modo, il s’agit de valoriser les ressources locales en ” comptant sur ses propres forces”.

      La question est : a quel cout? a quel prix? Quel est le rapport couts avantages pour la collectivité? Quelle “vraie” valeur ajoutée?

      Justement, il est possible d’être compétitif en supprimant, progressivement, mais substantiellement, les mécanismes protectionnistes et en ouvrant tous les secteurs aux investissements exterieurs. C’est par l’émulation que l’on progresse. Si l’on ne s’avance pas clairement dans cette direction, on s’enferme dans un cercle vicieux et ce sont les ménages, les contribuables ou les entreprises clientes qui le paient trop cher. Tout doit être subordonné a l’amélioration de la compétitivité, notamment celle de nos secteurs exportateurs, tourisme en tête.

      C’est en ce sens qu’il faut choisir entre ” import substitution protégée” et promotion des exportations.

      En ce qui concerne la défiscalisation, je serais partisan de la réserver aux projets les plus innovants dans la valorisation des ressources locales, notamment a l’exportation.

  4. Charlie, on parle ici de politique, et d’intervention politique dans l’économie, à laquelle beaucoup semblent croire.
    Parler de développement endogène dans un dialogue avec un parti politique c’est parler de moyens politiques pour le favoriser et c’est ce que décrit notre hote.
    Parler de développement endogène dans un dialogue non politique c’est vouloir séparer l’économie de la politique (le pouvoir) comme on a séparé l’église de la politique, et il n’y aura pas plus de développement endogène que de développement à l’exportation, il y aura simplement vie des acteurs économiques au mieux de leurs possibilités.

  5. Est-ce que B. Poirine, que tu cites, ou tout autre, aurait fait une étude d’impact précise sur la suppression des mécanismes de taxes à l’import ? Notamment de la fameuse TDL ?

    Concernant la défiscalisation (nationale et locale), il est tout de même des secteurs, même dans le tourisme, où sa suspension brutale mettrait en péril réel des sociétés et des activités qui fonctionnent tout de même pas trop mal grâce à elle. On ne pourrait envisager de la suspendre que si, à l’instar de ce que pourrait proposer Wakrap, la fiscalité locale était totalement revue, dans le sens d’une flat taxe par exemple…, non ? Et pour le développement d’énergies de substitution…

    Quand on lit (Les Nouvelles de cette semaine) que le salaire moyen tourne autour de 305 000 XPF (ce qui me semble énorme, et loin d’être le “revenu” moyen, notamment dans les îles), il me semble que le développement des exportations, qu’il soit décrété politiquement, ou une volonté du monde économique, va tout de même prendre pas mal de temps… Là aussi, avons-nous des études économiques sérieuses et solides qui simulerait le passage d’une économie d’import à une économie d’export ?

    Parahi,
    Charlie, apprenti… :-)

    • Une étude d’impact a été effectuée en ce qui concerne la TDL par un service qui a été fusionné a l’actuelle DGAE ( elle était même accessible sur leur site internet)- voir donc avec la DGAE. De même, le service du plan ( fusionné lui aussi a la DGAE) a réalisé une étude.

      Cependant, Bernard POIRINE a mené aussi des analyse pertinentes a ce sujet.

      Plus que les études d’impact, c’est l’analyse des stratégies de nombre de pays insulaires et autres ( ainsi que l’échec de notre ” non stratégie” ou de notre non choix actuel) qui milite en faveur d’une stratégie de promotion des exportations. La compétitivité du secteur exportateur passe par une compétitivité des autres secteurs, quitte a abandonner certaines activités non compétitives ( cf histoire économique de Hawaii et de ses plantations d’ananas reconverties en resort et en golf, par exemple).

      Pour l’hôtellerie, la défiscalisation règle la question du cout d’investissement, ce qui ne fait que régler qu’une partie du problème des couts d’exploitation.

      L’hôtellerie étant le fer de lance de notre secteur exportateur, je n’exclue pas de la faire bénéficier de la défiscalisation a condition que les projets soient novateurs ( ex hôtel Brando) et que, du fait de cette novation, la commercialisation extérieure ait été bien pensée ( et soit effective en cours d’exploitation) – exemple les fleurons de l’hotellerie mauricienne qui ont une politique de commercialisation dynamique.


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